Une histoire: « l’Oeuf »

2001-a-space-odyssey10

Par Andy Weir

Tu rentrais chez toi quand tu es mort.
C’était un accident de voiture. Rien de vraiment remarquable, mais fatal tout de même. Tu as laissé derrière toi une épouse et deux enfants. Ce fut une mort indolore. Les secouristes ont fait de leur mieux pour te sauver, mais en vain. Ton corps était tellement brisé que cela valait mieux pour toi, crois-moi.
Et c’est alors que tu m’as rencontré.
« Que… que s’est-il passé? » as-tu demandé. « Où suis-je? »
« Tu es mort, » dis-je, tout de go. Pas la peine de mâcher ses mots.
« Il y avait un… un camion et il glissait… »
« Ouaip, » ai-je dit.
« Je… Je suis mort? » tu as demandé.
« Ouaip. Mais ne t’en fais pas. Tout le monde meurt, » je t’ai dit.
Tu as regardé autour de toi. Il n’y avait rien. Juste toi et moi. « Quel est cet endroit? » as-tu demandé. « Est-ce l’au-delà? »
« Plus ou moins, » ai-je dit.
« Es-tu Dieu? » tu m’as demandé.
« Ouaip, » j’ai répondu. « Je suis Dieu. »
« Mes enfants… ma femme, » tu as dit.
« Et bien quoi? »
« Est-ce que cela va aller pour eux? »
« Voilà ce que j’aime voir, » ai-je dit. « Tu viens de mourir et ton premier souci est pour ta famille. C’est très bon, çà. »
Tu m’as regardé d’un air fasciné. Pour toi, je ne ressemblais pas à Dieu. Je ressemblais à un autre homme. Ou peut-être une femme. Une quelconque figure d’autorité, peut-être. Plutôt un professeur d’école que le Tout-Puissant.
« Ne t’inquiètes pas, » t’ai-je dit. « Ils iront bien. Tes enfants se souviendront de toi comme étant parfait en tous points. Ils n’ont pas eu le temps de développer du mépris pour toi. Ton épouse pleurera à l’extérieur, mais sera secrètement soulagée. Pour être juste, ton mariage périclitait. Si cela peut te consoler, elle se sentira très coupable de se sentir soulagée. »
« Oh, » tu as dit. « Alors qu’est-ce qui se passe maintenant? Est-ce que je vais au Paradis ou en Enfer ou un truc dans le genre? »
« Ni l’un ni l’autre, » ai-je dit. « Tu vas être réincarné. »
« Ah, » as-tu dit. « Les Hindous avaient donc raison, »
« Toutes les religions ont raison à leur manière, » ai-je dit. « Marches avec moi. »
Tu suivais alors que nous marchions à travers le vide. « Où allons-nous? »
« Nulle part en particulier, » ai-je dit. « C’est juste agréable de marcher pendant que nous parlons. »
« A quoi cela sert-il, alors? » tu as demandé. « Lorsque je vais renaître, je serai une page vierge, n’est-ce pas? Un bébé. Donc toutes les expériences que j’ai eues et tout ce que j’ai fait dans ma vie n’auront plus aucune importance. »
« Inexact! » ai-je dit. « Tu as en toi toute la connaissance et toutes les expériences de toutes tes vies précédentes. Tu ne t’en souviens pas pour le moment, c’est tout. »
Je me suis arrêté de marcher et t’ai pris par les épaules. « Ton âme est plus magnifique, belle, et gigantesque que tu ne peux l’imaginer. Un esprit humain ne peut contenir qu’une infime fraction de ce que tu es. C’est comme mettre son doigt dans un verre d’eau pour voir si elle est chaude ou froide. Tu mets une toute petite partie de toi dans le vaisseau, et quand tu l’en ressors, tu as acquis toutes les expériences qu’il a eues.
« Tu as été un humain ces 48 dernières années, tu ne t’es donc pas étiré et ressenti le reste de ton immense conscience. Si nous restions à traîner ici assez longtemps, tu commencerais à te souvenir de tout. Mais il n’y a pas de but à faire cela entre chaque vie. »
« Combien de fois ai-je été réincarné, alors? »
« Oh beaucoup. Beaucoup beaucoup beaucoup. Et dans beaucoup de vies différentes. » J’ai dit. « Cette fois-ci, tu vas être une paysanne chinoise en l’an 540 ap. J-C. »
« Attends, quoi? » tu as bafouillé. « Tu m’envoies en arrière dans le temps? »
« Et bien techniquement oui, j’imagine. Le temps, tel que tu le connais, n’existe que dans ton univers. Les choses sont différentes, là d’où je viens. »
« Là d’où tu viens? » tu as dit.
« Oh bien sûr, » ai-je expliqué « Je viens de quelque part. Ailleurs. Et il y en a d’autres comme moi. Je sais que tu vas vouloir savoir comment c’est là-haut, mais sincèrement tu ne comprendrais pas. »
« Oh, » as-tu dit, un peu triste. « Mais attends. Si je me fais réincarner dans d’autres époques, il y a une chance que j’aie interagi avec moi-même à un moment ou à un autre. »
« Bien sûr. Cela arrive tout le temps. Et avec les deux vies uniquement conscientes de leur propre existence tu ne sais même pas que cela se produit. »
« Alors à quoi bon tout cela? »
« Sérieusement? » ai-je demandé. « Sérieusement? Tu me demandes le sens de la vie? Est-ce que ce n’est pas un peu stéréotypé? »
« Et bien c’est une question raisonnable, » tu as insisté.
Je t’ai regardé droit dans les yeux. « Le sens de la vie, la raison pour laquelle j’ai créé tout cet univers, est pour que tu mûrisses. »
« Tu veux dire l’humanité? Tu veux que nous mûrissions? »
« Non, juste toi. J’ai fait tout cet univers pour toi. Avec chaque nouvelle vie tu croîs et mûris et deviens un intellect plus grand et plus fort. »
« Juste moi? Et tous les autres? »
« Il n’y a personne d’autre, » ai-je dit. « Dans cet univers, il n’y a que toi et moi. »
Tu m’as regardé, l’expression vide. « Mais tous les gens sur Terre… »
« Tous toi. Des incarnations différentes de toi. »
« Attends. Je suis tout le monde? »
« Tu commences à comprendre, » ai-je dit, avec une tape de félicitations dans le dos.
« Je suis chaque être humain qui a jamais vécu? »
« Ou qui vivra jamais, oui. »
« Je suis Abraham Lincoln? »
« Et tu es John Wilkes Booth, aussi, » ai-je ajouté.
« Je suis Hitler? » tu as dit, horrifié.
« Et tu es les millions qu’il a tués. »
« Je suis Jésus? »
« Et tu es tous ceux qui l’ont suivi. »
Tu es devenu silencieux.
« Chaque fois que tu t’en es pris à quelqu’un, » j’ai dit, « tu t’en prenais à toi-même. Chaque acte de gentillesse que tu as fait, tu te l’es fait. Chaque instant heureux ou triste jamais vécu par n’importe quel humain a été, ou sera, vécu par toi. »
Tu as réfléchi pendant longtemps.
« Pourquoi? » tu m’as demandé. « Pourquoi faire tout cela? »
« Parce qu’un jour, tu deviendras comme moi. Parce que c’est ce que tu es. Tu es l’un des miens. Tu es mon enfant. »
« Wow, » tu as dit, incrédule. « Tu veux dire que je suis un dieu? »
« Non. Pas encore. Tu es un fœtus. Tu grandis encore. Une fois que tu auras vécu toutes les vies humaines à travers tous les temps, tu auras assez grandi pour naître. »
« Alors l’univers entier, » tu as dit, « c’est juste… »
« Un œuf. » ai-je répondu. « Maintenant il est temps pour toi d’avancer à ta prochaine vie. »
Et je t’ai envoyé sur ta route.

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